Voici une circoncision rapportée par Thomas Platter vers 1599.
Cité dans la " Revue des études juives ", volume XXV page 84 à 86.

Extrait de Félix et Thomas Platter,
Société des Bibliophiles de Montpellier, 1892.

Milah à Venise

(Les photos ne sont pas contractuelles... Ici, fresque d'une synagogue de Venise)

"Durant les deux mois que je restai en Avignon, je vis circoncire deux garçons dans le temple. Voici en quoi consiste la cérémonie. Celui qui circoncit doit être israélite, du sexe masculin et très exercé dans cette opération. La première circoncision à laquelle j'assistai fut faite par le père de l'enfant. Il avait à chaque pouce des ongles longs et bien affilés. Le couteau dont il se servit était en fer ou en acier, bien acéré, avec un manche en cuivre jaune. Il ressemblait à un rasoir;. il était cependant moins épais.
On mit l'enfant dans un bain, avant de le circoncire, afin qu'il fût propre pendant l'opération;. dans le cas contraire, il est défendu de prononcer aucune prière, et le péritomiste est obligé d'attendre, pour faire la circoncision, que le corps de l'enfant soit lavé. La cérémonie eut lieu le 8e jour de la naissance de l'enfant. Tous les préparatifs avaient été faits de grand matin. Deux sièges, couverts de beaux tapis de soie et de velours, étaient placés près du Tabernacle, où est déposé le livre de la Loi.

Le parrain et le péritomiste se tenaient l'un à côté de l'autre, plusieurs Juifs les assistaient. L'un de ces derniers cria, d'une voix forte, qu'il était temps d'apporter les objets nécessaires pour la cérémonie. Aussitôt arrivèrent plusieurs jeunes garçons portant un flambeau, formé de douze petits cierges, symbole des douze tribus, des coupes de vin rouge, le couteau, une assiette pleine de sable, une tasse pleine d'huile d'olive, dans laquelle plongeaient des bandes de toile fine, que l'on plaça sur la blessure. Ils se rangèrent tous autour du péritomiste afin de s'initier à l'opération de la circoncision, car la charge de péritomiste s'achète à l'enchère publique dans la synagogue, comme cela a lieu pour d'autres fonctions sacrées. Certains Juifs préparent des toniques pour ranimer le père ou le parrain, si le coeur venait à leur manquer à la vue des souffrances de l'enfant.
Le parrain s'assit sur l'un des deux sièges. Le péritomiste se plaça en face de lui et entonna d'abord le cantique du 2e livre de Moïse, que chantèrent les enfants d’Israël après le passage de la Mer Rouge, et puis plusieurs autres cantiques encore.
À ce moment, les femmes apportèrent l'enfant à la porte de la synagogue, et toute l'assemblée se leva. Le
parrain alla le recevoir et revint s'asseoir avec lui, sur son siège. Chacun des assistants s'écria Barouch Habba, Béni soit celui qui vient ici;. car les Juifs s'imaginent que l'ange de l'alliance, c'est-à-dire le prophète Élie, arrive avec l'enfant, se met sur le siège placé à côté du parrain et regarde si la loi de la circoncision est bien observée. Quand ils préparent le second siège, il faut qu'ils prononcent à haute et intelligible voix les paroles suivantes ... "Voici le siège du prophète Élie". Faute de quoi il ne viendrait pas assister à la circoncision. Aussi ce siège est-il mis en place trois jours à l'avance, comme pour inviter le prophète à venir en prendre possession.
Le péritomiste défait ensuite le maillot de l'enfant, prit son petit organe par la peau du prépuce , repoussa le gland, frotta fortement le prépuce entre ses doigts pour le rendre insensible et, prenant le couteau des mains du servant, dit, à haute voix, la prière suivante .." Loué sois-tu, Eternel, notre Dieu, roi de l'univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as ordonné la circoncision".Tout en récitant cette prière, il coupa un petit morceau du prépuce de manière à découvrir le gland et le jeta dans l'assiette pleine de sable, en rendant le couteau au servant. Il prit ensuite le verre de vin, en aspira une bouchée, dont il aspergea l'enfant pour prévenir la défaillance.
Puis il mit le petit organe dans sa bouche, suça le sang pour arrêter l'hémorragie et le cracha dans les bols de vin et de sable. Il recommença cette succion au moins trois fois.
Quand le sang fut à peu près arrêté, il saisit le prépuce avec les deux ongles affilés de ses pouces, le sépara violemment et le refoula derrière le gland, qui resta complètement à nu.

Cette dernière opération fait beaucoup plus souffrir l'enfant que la première. Le péritomiste pansa la blessure avec la toile trempée dans l'huile et remit l'enfant dans le maillot. Alors le père, qui remplissait les fonctions de péritomiste, prononça la prière suivante... "Loué sois-tu, Eternel, notre Dieu, roi de l'univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as ordonné d'entrer dans l'alliance d'Abraham, notre père". Toute l'assistance répondit : "Comme cet enfant est entré dans l'alliance d'Abraham, qu'il entre aussi dans la loi de Moise, dans l'honneur et la vertu".
Le péritomiste se lava avec soin la bouche et les mains. Le parrain qui tenait l'enfant se leva et se plaça en face de lui. Le péritomiste prit alors la seconde coupe de vin rouge, la consacra, prononça une prière sur l'enfant et dit : "Ô notre D.ieu, D.ieu de nos pères, fortifie cet enfant et conserve-le à son père et à sa mère et que son nom soit parmi le peuple d'Israël Isaac, fils d'Abraham, que son père trouve sa joie dans le fruit de ses reins et sa mère dans celui de ses entrailles, ainsi qu'il est écrit: Ton père et ta mère qui t'ont engendré se réjouissent. Le prophète dit encore : Je passai devant toi et je te vis étendu misérablement dans ton sang et je te dis: Tu vivras dans ton sang. Oui, je te dis, en te voyant ainsi étendu dans ton sang: Tu vivras."
Ici, le péritomiste trempa son doigt dans la coupe de vin où il avait craché le sang qu'il avait sucé et le passa trois fois sur les lèvres de l'enfant, dans l'espoir que, selon les paroles précédentes, le sang de la circoncision sera pour lui un gage de longue vie.
Il continua ensuite sa prière et demanda à Dieu de Protéger son peuple, parce qu'il observe son alliance, d'accorder la vie au père et à la mère et de bénir leur enfant. Il fit boire tous les jeunes garçons dans la coupe bénite, ordonna d'emporter l'enfant et de le remettre dans les bras de sa mère. Quelques juifs dévots placent l'enfant, avant et après la circoncision, sur le coussin d'Élie, afin de le faire toucher et bénir par le prophète lui-même. Ils jettent le Prépuce dans le sable pour marquer que la postérité de l'enfant doit être aussi nombreuse que les grains de sable de la mer Les enfants malades ne sont circoncis qu'après leur guérison. Les enfants mort-nés ne le sont qu'au cimetière, sur le seuil de la tombe et on leur élève sans prière , un monument funéraire pour inviter les fidèles à prier pour eux. En rentrant de la synagogue, on fait un repas auquel doivent assister au moins dix hommes et un ou deux rabbins, qui font, au sortir de la table, une longue prière suivie d'un sermon qu'on n'écoute guère".

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Notes de Aharon:

Il n'y manque plus que les dragées! On penserait que Thomas Platter vient d'assister à une circoncision dans la synagogue d'à côté, tant sa description est actuelle. Pourtant cet esprit curieux, bâlois étudiant la médecine à Montpellier, visita Avignon en 1599.
On peut être frappé par la justesse du regard, la curiosité scientifique qui pousse l'auteur à s'enquérir et rapporter autant le pourquoi que le comment.
Cependant notre démarche est attirée par autre chose. Nous sommes dans le Comtat Venaissin, en cette fin de 16ème siècle. Les Juifs ont été expulsés du midi de la France en 1394, mais acceptés dans les terres papales, d'ailleurs pour des raisons qui ne relèvent pas de la simple humanité, mais c'est un autre sujet.
Notre communauté vit donc en autarcie depuis plus de deux siècles, et tout permet de penser que c'est donc un tableau de la vie juive du 14ème siècle qui nous est rapportée par l'auteur, tableau d'une fidélité surprenante, au point qu'il pourrait guider aujourd'hui encore celui qui n'a jamais assisté à une Brit Milah.

Voici donc les lois de la circoncision, d'aujourd'hui comme d'hier (à lire en annotation du texte de Platter):
- l'opérateur doit être un juif, un homme, habile.
- lorsque il le peut, la Mitsvah est plus grande si le père circoncit lui même son fils.
- les ongles du Mohel sont apprêtés pour mieux effectuer la déchirure manuelle de la muqueuse interne.
- le couteau doit être en métal, bien acéré.
- l'enfant doit être propre pour la circoncision. (A noter que si les excréments d'un adulte sont une souillure dont la présence empêche de prononcer le nom de D.ieu, le Choul'han Aroukh (Code de Loi) spécifie que ce n'est pas le cas pour un bébé, tant qu'il ne consomme pas de pain).
- la circoncision doit avoir lieu le huitième jour, de préférence dès le matin.
- certains utilisent deux sièges, l'un pour le Sandak ("parrain"), l'autre pour le Prophète Elie, et les décorent somptueusement.
- le siège est souvent placé près du Aron Hakodech ("Tabernacle").
- l'usage d'une torche du style de celles utilisées pour la Havdalah n'est pas en cours. Une bonne lumière est par contre indispensable.
- La Mitsvah de circoncire était autrefois, dans certaines petites communautés, un privilège exclusif d'un Mohel ou d'une société de Mohalim, et on peut concevoir que cet honneur s'achetait aux enchères en faveur de la communauté.
- les chants ou pyoutim sont toujours les bienvenus.
- les femmes apportent l'enfant jusqu'à l'entrée de la salle ... et pas plus.
- on se lève pour la Brit Milah, car il est écrit que "tout le Peuple était debout pour entrer dans l'Alliance".
- "Baroukh Haba" (Bienvenu à celui qui arrive) lorsque l'enfant arrive. Le compte numérique de "Haba", à savoir les lettres Hé, Beth et Aleph, totalise huit, comme les huit jours de la circoncision.
- la présence du Prophète Elie est citée par tous les Midrachim. Il ne vient pas vérifier si tout se passe bien, mais D.ieu l'a envoyé constater avec quel empressement les Juifs gardent Son Alliance, car il s'était plaint à D.ieu que les Juifs ne tenaient plus à cette Alliance.
- on doit annoncer "ceci est la chaise de la circoncision", sans quoi le Prophète n'assiste pas (C'est un enseignement du Zohar).
- Certains mettent le siège trois jours à l'avance, certains (parfois les mêmes) le gardent en place à la synagogue trois jours après, afin que ceux qui passent aient une pensée et une prière pour la guérison du petit.
- Il est intéressant de noter que selon Platter, le Mohel frotte le prépuce pour le rendre insensible. Il nous a toujours semblé que ceux qui agissent ainsi le font pour mieux éliminer les adhérences entre le gland et le prépuce.
- l'usage que les instruments soient tenus par des assistants est fréquemment observé, même si certains préfèrent aujourd'hui une table propre et des boites d'instruments désinfectées.
- la bénédiction récitée juste avant de couper, selon le principe que les bénédictions sur l'accomplissement des Mitsvoth doivent être récitées juste avant de faire la Mitsvah.
- on jette le prépuce dans le sable.
- la Métsitsah, "succion" ou "aspiration", pratiquée avec du vin en bouche, toujours actuelle, et le sang est (bien sûr) recraché, en général dans le sable. Il semble que plutôt que le cracher dans la coupe de vin, le Mohel a dû reprendre du vin pour mieux recracher dans le sable. Il n'y a aucune coutume à recracher dans le verre et à donner ensuite de ce vin souillé de sang à l'enfant, et il semble que sur ce point la perspicacité de l'observateur a été prise en défaut.
- Certains ont la coutume de pratiquer délibérément la Métsitsah deux fois, d'autres la répètent en fonction du saignement constaté.
- Déchirure manuelle de la muqueuse préputiale restante, pour rompre l'élasticité naturelle du fourreau qu'elle pourrait constituer, qui recouvrirait le gland. Cela facilite la cicatrisation en jonction avec la peau de la verge, gland à nu.
- la toile trempée dans de l'huile, ancêtre de nos pansements vaselinés et du Tulle Gras. Ailleurs on a pu utiliser l'écorce de bois d'amadou, la sciure de bois, diverses poudres aux vertus antiseptiques et hémostatiques supposées. L'essentiel est que ça marche toujours...
- la prière du père, le souhait de l'assemblée, la bénédiction sur du vin rouge, tout ceci se trouve dans votre livre de prières.
- quelques gouttes de vin sur les lèvres de l'enfant. Je ne pense pas que l'on ait pu donner à l'enfant du vin d'une coupe dans laquelle le Mohel ait craché du sang. Ceci est contraire à tous nos principes.
- l'enfant placé sur le coussin du fauteuil d'Eliahou.
- les enfants malades ne sont circoncis qu'après leur guérison.
- le repas de la circoncision (Séoudat Mitsvah), le Birkat Hamazon, le long discours que personne n'écoute. Quelle actualité!

On notera toutefois que l'auteur ne rapporte pas de bénédiction sur les senteurs (bessamim), ni la bénédiction "Chéhé'héyanou" (qui nous a fait vivre jusqu'à cette occasion).

Cette pérennité de la vie juive, malgré tous ceux, de l'intérieur comme de l'extérieur, qui voudraient y mettre fin (entendre: la rationaliser, la "normaliser") est pour moi l'élément marquant de cette étude. Que D.ieu fasse que nous puissions ainsi rester dans cette vie juive, nous et nos enfants, comme nos parents, jusqu'à la venue du Machia'h !

Le regard des autres

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